Les Picantins de Compiègne : trois jacquemarts qui picantent les heures depuis 1530
Postez-vous sur la place de l'Hôtel-de-Ville de Compiègne quelques minutes avant l'heure pile et levez les yeux vers le sommet du beffroi. Trois figurines d'un mètre cinquante, marteau en main, s'animent pour frapper les cloches. Les Compiégnois les appellent les Picantins, et ils ne disent pas que les cloches sonnent : ils disent qu'elles « picantent ». Cette curiosité mécanique rythme la vie de la place depuis 1530, avec quelques changements de casting en cours de route.
Un beffroi, une horloge, trois bonshommes
L'hôtel de ville de Compiègne, construit entre 1500 et 1530 à l'emplacement d'un beffroi de 1367, est un manifeste de gothique flamboyant à l'orée de la Renaissance : une façade sculptée et un beffroi central qui rivalise avec les clochers des églises, affirmation en pierre du pouvoir communal. Malmené à la Révolution, l'édifice a été restauré au XIXe siècle par les architectes Aymar Verdier puis Auguste Lafollye, sous la direction d'Eugène Viollet-le-Duc, à l'époque où Napoléon III redonnait à Compiègne son rang de ville impériale.
En 1530, la ville dote son beffroi d'une horloge neuve. Comme d'autres cités, elle l'accompagne de jacquemarts : des automates qui frappent les cloches à coups de marteau pour marquer les heures et les quarts. La tradition existe ailleurs en France, à Dijon ou à Moulins par exemple, mais elle y met en scène un personnage ou une famille de sonneurs. Compiègne a choisi une autre formule : trois soldats alignés, et une plaisanterie qui dure depuis cinq siècles.
« Picanter » : une affaire de picard
Le nom vient du dialecte picard : les figurines « piquent » le temps, elles annoncent l'heure de la ville. De « piquer » à « picantin », puis au verbe « picanter », la langue locale a fait son chemin, et l'expression s'emploie toujours.
Dès l'origine, la tradition attribue aux trois automates une identité malicieuse : ils personnifient l'Anglais, le Flamand et l'Allemand, les envahisseurs qui ont si souvent traversé la région. La sentence est ironique : les voilà condamnés à sonner les heures des Compiégnois jusqu'à la fin des temps. L'humour n'est pas gratuit dans une ville qui a payé cher les guerres du passé ; c'est sous ses murs que Jeanne d'Arc fut capturée en 1430, et sa statue se dresse sur la même place, à quelques mètres du beffroi.
Cinq générations en cinq siècles
Les Picantins actuels sont la cinquième génération d'une lignée qui remonte à François Ier :
- 1530 : les premières figures, peintes d'or, arrivent avec l'horloge neuve.
- 1629 : trois statues d'hommes « en forme de Suisses et de lansquenets », rehaussées d'or et d'argent, les remplacent.
- 1768 : changement complet de registre, trois allégories féminines en bois polychrome figurant le soleil, la lune et une étoile prennent le relais. Déposées en 1875, lors de la restauration du beffroi, après 107 ans de service, elles sont aujourd'hui conservées au musée Antoine Vivenel.
- Fin du XIXe siècle : le sculpteur Alphonse Jolly renoue avec la tradition des trois soldats. Ses figures sonneront jusqu'en 2002.
- 2003 : la cinquième génération, sculptée par Marc Le Baillif, artisan installé à Cauffry, reprend trait pour trait les personnages de Jolly, taillés dans du bois ancien et dotés de mécanismes en inox.
Langlois, Lansquenet et Flandrin
Les trois compères ont un nom et une couleur. Langlois, en rouge, est l'Anglais, celui de la guerre de Cent Ans. Lansquenet, en vert, est l'Allemand ; son nom vient des Landsknechte, ces mercenaires germaniques qui écumèrent l'Europe au XVIe siècle. Flandrin, en bleu, est le Flamand. Trois anciens ennemis devenus, le temps aidant, les mascottes de la ville : on les retrouve dans l'imagerie locale, et leur silhouette fait partie de l'identité de Compiègne au même titre que le château. Le calcul est simple : quatre générations se sont succédé en cinq siècles, soit plus d'un siècle de service en moyenne par équipe. Les figures actuelles, installées en 2003, ont donc théoriquement rendez-vous avec le XXIIe siècle.
La Bancloque, doyenne de 1303
Les Picantins ne sont pas les seuls occupants remarquables du beffroi. Il abrite aussi la Bancloque, une cloche fondue en 1303, haute de 1,35 mètre. Installée d'abord à l'église Saint-Jacques en 1319, elle a rejoint le beffroi neuf en 1517. Son nom rappelle sa fonction d'origine : sonner le ban, c'est-à-dire les annonces et convocations publiques de la commune. Sept siècles plus tard, elle est toujours là, quelques mètres sous les trois sonneurs de bois.
Où et quand les voir
Le spectacle est gratuit et permanent : les Picantins frappent les heures et les quarts, il suffit d'être sur la place au bon moment. Le milieu de la place offre le meilleur angle ; une paire de jumelles ou un bon zoom aide à distinguer les couleurs des trois personnages, perchés haut. Le passage à l'heure pile, avec son enchaînement de coups, est le moment le plus satisfaisant ; les terrasses de la place permettent d'attendre le quart suivant sans impatience. Beaucoup de visiteurs passent devant l'hôtel de ville sans lever la tête : savoir que les trois bonshommes existent change la façon de traverser la place.
La place de l'Hôtel-de-Ville est un point de départ logique pour une journée à Compiègne : le musée de la Figurine historique et ses dizaines de milliers de figurines se trouvent à deux pas, et le château de Compiègne à dix minutes à pied. Les voyageurs qui logent en centre-ville ont d'ailleurs un rapport particulier aux Picantins : on les entend picanter depuis les rues voisines, et l'anecdote fait son effet dans un livret d'accueil. Si vous louez ou envisagez de louer un logement à Compiègne, Frenchy Conciergerie s'occupe de la gestion de A à Z ; le simulateur de revenus donne une première estimation en quelques minutes.